samedi 20 février 2016

1985 : Des héros pas gentils

Une samba traumatisante  :
Brazil

D'aucun affirme que Brazil est le chef d'oeuvre de Terry Gilliam, c'est sans doute vrai, même si l'ensemble de la filmographie de ce réalisateur, ex Monty Python (je reparlerai de lui) a toujours trouvé écho en moi. Brazil est sans doute le film le plus pessimiste qu'il m'a été donné de voir et l'un des plus cruels. Tragicomédie burlesque et fantastique, elle se déroule dans un monde kafkaien dominé par un régime totalitaire procédurier. Sam, un employé consciencieux et sans ambition tombe amoureux d'une jeune femme et va se découvrir une âme de rebelle en prenant des risques inconsidérés pour conquérir son amour et la sauver. Au parfait physique ordinaire de Jonathan Pryce et à la beauté de Kim Greist, on ajoute l'excellent Ian Holmes (vous savez, Bilbon le hobbit), Robert de Niro en plombier terroriste ou Bob Hoskins (celui de Roger Rabbit) en plombier 'officiel'.
Visuellement ce film est une tuerie bourrée d'idées innovantes magistralement mises en scène. La musique de Michael Kamen, reprenant Aquarela do Brasil en différentes versions. Le film, qui est aussi une critique acide de notre société, est tristement drôle et bien désespéré comme je le disais. A tel point que quand j'entends la version finale de Brazil dans le film, je ne peux m'empêcher d'être un peu triste...




Une recette très acide :
Poulet au vinaigre

En dehors de Maigret, pour qui je nourris une grande passion, mon flic préféré au cinéma est l'Inspecteur Lavardin, alias Jean Poiret. Aucun autre que lui, contrairement à Maigret qui est avant tout un personnage de roman, ne pourra incarner ce personnage à sa place. Sa gouaille, son cynisme, son oeil pétillant, montrait enfin un Poiret sortant de la comédie de boulevard dans laquelle il excellait (il a tout de même écrit La cage aux folles et Joyeuses Pacques).
Pour Chabrol, il s'agit encore une fois de peindre à l'acide la bourgeoisie de province. Chabrol met 45 minutes à construire son décor avant de faire arriver l'inspecteur Lavardin. Les personnages sont dépeints avec brio, de Stéphane Audran en veuve aigrie et têtue à Jean Topart en médecin tourmenté (limite malsain). En jeunes premiers, Lucas Belvaux (qui est un très bon réalisateur) et Pauline Laffont, sans oublier la charismatique Caroline Sellier et Michel Bouquet en notable guindé.
Le scénario de Poulet au vinaigre est huilé comme une horloge, l'ambiance glauque s'installe petit à petit, jusqu'à devenir presque dérangeante, en particulier à travers le comportement du Dr Morasseau. Ne parlons pas de la 'morale' et de la 'justice' version Lavardin, assez particulière...
Film jubilatoire, il fut tant plébiscité qu'il donna lieu à un second opus (dont je parlerai) et même à une série de 4 téléfilms.
Je ne résiste pas à vous proposer 2 extraits. Le premier est l'arrivée de Poiret, le second la confrontation avec Michel Bouquet.



Une Terre silencieuse :
The quiet earth

J'avoue ne pas me souvenir de la manière dont j'ai atterri dans la salle de cinéma qui projetait ce film improbable d'un réalisateur néozélandais totalement inconnu... sans doute l'affiche. Le film était en sélection au festival d'Avoriaz, ce fut un argument supplémentaire.
Dans Le dernier survivant (Quiet Earth en vo), un homme ouvre les yeux, un tube de cachet vide se trouve sur la table de nuit. Il a l'air presque surpris de se réveiller. Dehors, personne... il n'y a plus personne, et presque pas de cadavres. C'est comme si la population avait disparu. Dans toute la première partie du film, on suit l'errance de ce Zac. Je préfère ne pas raconter la suite, on ne sait jamais, mais sachez que le film se termine par l'image qui constitue son affiche, un lever de Saturne dans le ciel de la Terre...
La musique m'avait profondément marqué et il m'a fallut plus de 15 ans avant de la trouver, un jour par hasard à la fnac. Le réalisateur, Goeff Murphy, qui avait  déjà réalisé un autre film intéressant, Utu. Le dernier survivant lui ouvrira les portes d'Hollywood, il signera quelques films, pas des chefs d’œuvre (genre Piège à grande vitesse) avant de redevenir anonyme.
Qu'importe, j'aime toujours autant son film.




Nouvel an chinois :
L'année du dragon

J'avais déjà parlé de Michael Cimino à propos de La porte du paradis, en 1980. Malgré son lourd échec, il put tourner un nouveau film... patatra, nouvelle polémique, le film est taxé de racisme. L'accusation ne sera levée que 15 ans plus tard.
L'année du dragon raconte la croisade menée par l'inspecteur Stanley White pour 'nettoyer' Chinatown alors que dans le même temps, les jeunes loups des triades tentent de prendre le contrôle de la mafia.
Thriller haletant, esthétiquement très réussi,  il met en scène, là encore, des personnages qui ne sont pas sympathiques, à commencer par l'inspecteur Stanley White, interprété par un Mickey Rourke au sommet de sa gloire (quelques années avant sa très lourde chute). Obstiné, extrémiste, prêt à tout sacrifier pour arriver à son but, il va vivre une histoire d'amour (de sexe ?) avec une belle journaliste d'origine asiatique en abandonnant petit à petit sa femme. Dans son attitude envers les asiatiques, on peut voir un peu du personnage de Clint Eastwood dans Grand Torino, sans le sirupeux.
En face de lui, l'excellent acteur américain originaire de Hong Kong, John Lone (que l'on retrouvera quelques années plus tard dans Le dernier empereur). De provocation en duels, les rapports entre le policier et l'ambitieux mafieux va tourner à la haine, fatale.
Toujours aussi talentueux, Cimino sait aussi émouvoir par moments et surtout nous entrainer dans une spirale de plus en plus effrénée. Un magnifique thriller.



Le loup et le faucon :
Ladyhawk

Auréolé de son rôle dans Blade Runner, Rutger Hauer perce sur les écrans et va trouver des rôles principaux dans des films grand public... et moins grand public. Pour la première famille on trouve Ladyhawk, un film d'aventures de Richard Donner (L'arme fatale). Rutger y joue le Capitaine Navarre, toujours accompagné de son faucon. Tandis que la nuit, une jeune femme à l'impressionnante beauté semble veiller sur un loup... Légende romantique se déroulant au moyen-âge (mais pur scénario original), Ladyhawk est pour moi l'exemple d'un très bon film familial. Il est magique, drôle en particulier grâce à la prestation de Matthew Broderick, romantique et mystérieux.
La seule chose un peu étrange, c'est la musique. En fan du Alan Parsons Project le réalisateur fit appel au principal compositeur du groupe, et la musique, mélange de rock progressif, pop et chants grégoriens est assez particulière.
Cette fable bénéficie d'un excellent casting avec en tête, Rutger hauer, plus charismatique que jamais dans son habit noir, sans pour autant jouer un gentillet chevalier. Il nous a inspiré de nombreux personnages de jeux de rôles. Face à lui, Matthew Broderick, éternel adolescent, dans le rôle la 'souris', un voleur qui va devenir le serviteur de Navarre qui s'est fait son protecteur. Dans le rôle d'Isabeau d'Anjou, l'aimée de Navarre, la magnifique Michelle Pfeiffer, dont le charme colle parfaitement à son personnage.
Aujourd'hui, on passera sur les épée en fer blanc et la musique, franchement en décalage, car le reste garde le même cachet intemporel.



Un chien de guerre :
La chair et le sang

Et voici la partie moins grand public de Rutger Hauer en 1985. Le voici dans le rôle d'un mercenaire sans foi ni loi, Martin, amoureux de pillage et de ripaille (il y a dans le film une scène de viol particulièrement crue pour l'époque). Le seigneur qui l'avait embauché lui et sa troupe, le trahitrefuse que les mercenaires pillent la ville et réduisent celle-ci en cendres), il décide de se venger en enlevant la fille de ce dernier. L'histoire se transforme en affrontement ouvert entre les chiens de guerre et ses mercenaires.
Situé à la Renaissance, la chair et le sang, contrairement à ce qui s'est dit, n'est pas historiquement réaliste. Toutefois, le moyen-âge sans fioriture, sale, violent et cruel, sort des critères habituels. On est à l'opposé de Ladyhawk. Ce film est devenu culte pour tous les joueurs de jeux de rôles, préférant les ambiances adultes à celles, aseptisées, des films façon Disney.
Fable cruelle mais drôle, la chair et le sang donne au réalisateur néerlandais Paul Verhoeven (Robocop, Total Recall, Basic instinct ou Starship Troopers) l'occasion de retravailler avec son acteur fétiche Rutger hauer en chef mercenaire truculent.
Au casting, Jennifer Jason Leigh (que Hauer retrouvera la semaine prochaine), en princesse naive et fragile qui va s'endurcir, et Brion James que Hauer retrouve après Blade Runner (Brion jouait Leon).
Un film d'aventures pour les grands, ça change un peu !




Le Roi Lear aux yeux bridés  :
Ran

J'ai parlé de Akira Kurosawa pour les 7 samouraïs, dans la page 'avant 1966' et pour Dersou Ouzala en 1975. J'aurais pu parler d'autres films, dont Kagemusha, mais j'ai choisi Ran. Parlons tout d'abord du film, qui nécessita 2 ans pour tailler tous les costumes et pas moins de 10 années au réalisateur, pour faire le storyboard en peintures. Et effectivement, ce film est une peinture aux couleurs éclatantes, oniriques. Les batailles ressemblent à des couleurs se mélangeant sur la toile du maître, chaque soldat avec son petit drapeau coloré sur le dos. C'est une magnifique œuvre tragique, qui doit absolument se regarder en japonais. Rien de plus déprimant que de voir des samouraïs parler en français ou en anglais !
L'histoire s'inspire de la pièce Le roi Lear de Shakespeare. Un seigneur qui n'a gagné le pouvoir par la violence et la traitrise, lègue son 'trône' à son fils aîné. Au même moment, il se brouille avec le cadet (il a 3 fils), espérant que ses deux autres lui resteront loyaux. Mais il va se rendre compte que son engeance a autant d'ambition que lui, et aucun projet d'avenir pour leur père...
Ce qui est amusant, en cinéma comme dans tout art ou toute culture, c'est l'inspiration que l'on va souvent chercher ailleurs. Ainsi, les jeunes réalisateurs américains des années 90 ne juraient que par John Woo, qui lui même ne juraient que par... Sam Peckinpah ! Nombre de réalisateurs européens s'inspirent de Spielberg qui lui-même s'inspirait de Truffaut. John Sturges, Sergio Leone ou Walter Hill se sont inspiré de Kurosawa quand lui allait chercher une muse chez un auteur anglais du XVIème !


 

Vivre et mourir en Californie :
To live and die in Los Angeles

To live and die in Los Angeles (Police fédérale Los Angeles en vf) fut un échec commercial. Pourtant, on ne peut pas dire que William Firedkin n'avait pas mis toutes les chances de son côté. Ayant déjà largement fait ses preuves avec French Connection, L'exorciste ou Cruising, le réalisateur atteint l'apogée de son style nerveux avec un thriller haletant et très noir. C'est sans doute ce dernier point qui a quelque peu refroidi le public américain, car les deux personnages principaux sont des policiers corrompus jusqu'à la moelle !
Leurs 'frasques', parallèles à leur enquête sur un faux monnayeur de génie (William Dafoe), sont sublimement accompagnées par une musique pop rock californienne parfaite signée Wang Chung (que j'ai pas mal utilisée pour les jeux de rôles contemporains).
Si le personnage principal est un flic sans scrupules et suicidaire, son nouveau coéquipier ne l'est pas du tout, mais va suivre son compère dans cette spirale infernale, apprenant à apprécier petit à petit cette sensation de pouvoir et cette adrénaline constante.
Ce film contient, selon moi, la seconde plus belle poursuite en voiture de l'histoire du cinéma, après celle de Bullit.
Je vous livre les premières minutes de celle-ci. Loin de rester simplement dans la voiture, on a de multiples angles de vue très dynamiques qui la rende prenante. Pour le contexte, les deux compères ont, sur tuyau d'informateur, décidé d'enlever un homme à sa descente d'avion pour lui voler 50000 dollars qu'il possède pour acheter des diamants volés. Mais le braquage dérape, et la vie des deux flics va suivre...





La semaine prochaine : 1986

- Paradis terrestre
- Une recette toujours aussi acide
- Reporter de guerre
- RIP Umberto Eco
- Ne prenez pas d'autostoppeurs
- Mauvais père





3 commentaires:

  1. Entre les films qui ne m’ont pas plu, « brazil », « l’année du dragon » (sachant que je reste fan de Cimino depuis le bout de l’enfer), et ceux que je n’ai pas vu, « le dernier survivant », « ladyhawk » (pourtant j’apprécierai beaucoup Richard Donner par la suite), « la chair et le sang », « ran », « vivre et mourir en Californie »(Friedkin est un excellent réalisateur), mon commentaire cette semaine va se limiter à « poulet au vinaigre ». Poiret y est éblouissant quand il explique comment cuire les œufs au plat, comme il l’a été en écrivant « la cage aux folles »et en y improvisant avec son compère Serrault parfois jusqu’à 50 minutes de plus que la durée théorique de la pièce. J’ai même en souvenir une remise des prix aux Césars où il avait remercié la terre entière jusqu’à….Dieu lui-même et était ainsi parvenu à faire crouler de rire une salle pourtant réputée difficile à dérider. Et il est parfaitement à l’aise face à Bouquet dont nous disions tellement de bien la semaine dernière.
    Philippe

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  2. Eh bien, belle sélection variée ! :)

    "Brazil" ne me rend pas si triste.... sans doute parce que j'aborde comme de l'humour noir et que j'aime chercher les "easter eggs", par exemple l'affiche "The American Way of Life" détournée avec une petite voiture en forme de bulle. ;)

    Je craque sur le personnage de la journaliste asiatique indépendante de "l'Année du Dragon", mais ça reste plus un bon thriller qu'un chef-d'oeuvre, non? :) Dommage pour les accusations de racisme (y a eu pire dans la série "les Japonais/Asiatiques y cherchent rien qu'à envahir la belle Amérique ; "Black Rain" p.ex. ou Rising Sun avec Sean Connery)... disons que ce pourrait être le meilleur polar avec des Asiatiques étatsuniens... ;) Gran Torino est plus à part.

    "Live and die in Los Angeles" est un film culte... et effectivement, plus noir que ça, avec des personnages en mi-teintes de gris, y a rarement.. parmi les acteurs pricipaux je signale William L. Petersen, très connu pour son rôle de Grissom dans "les Experts".
    J'aime beacoup les images (un peu lèchées "clip années 80") et que découvre-je... la photo est de Robby Müller à qui j'ai déjà donné mon oscar perso la semaine dernière! ;)

    Je vois que la scène de poursuite "took six weeks to shoot."... ;) Peu de productions modernes prendraient ce temps pour tourner une scène (elles la torcheraient plutôt en dix minutes aux département des effets numériques...)

    J'aime aussi la scène finale, pleine de révélation et de tension "(to Ruth) You're working for me now". http://www.imdb.com/title/tt0090180/quotes contient pas mal de répliques, bien remplies de jurons... Terrible comme thriller dramatique!

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    1. Concernant L'année du dragon, je n'ai pas parlé de chef d'oeuvre hein ^^ Et encore une fois je ne recense pas les chefs d'oeuvre mais les films qui m'ont marqué et que je considère encore aujourd'hui comme valant le coup d'être vus :)

      C'est vrai que Live and die in LA ressemble un peu à un film de Michael Mann, ce côté clip, avant l'heure. Quand à la morale elle est clairement pas dans le bien pensant, effectivement :)

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